Le secrétaire de Fernand

L’homme change-t-il, ou s’adapte-t-il ?

L’homme change-t-il, ou s’adapte-t-il ?

Une thèse simple : l’être humain ne se change pas directement, il se transforme surtout par adaptation à ses conditions de vie.

Préambule : l’inné, l’acquis, et les conditions d’existence

Une partie importante de notre vision moderne de l’individu repose sur une idée implicite : chacun serait, au fond, l’auteur principal de lui-même. Il suffirait de vouloir, de choisir, de travailler sur soi, pour devenir autre. Cette manière de penser donne une grande place à la volonté individuelle, au mérite, à la responsabilité personnelle, et à la capacité supposée de chacun à se transformer par décision.

Mais cette représentation résiste mal dès qu’on revient à une évidence simple : un être humain ne naît pas dans le vide.

À la naissance, chaque individu reçoit un inné : un ensemble de dispositions, de sensibilités, de potentialités, de limites aussi, qui lui sont données avant toute expérience. Cet inné n’est pas encore une personne accomplie. Il constitue plutôt un champ de possibles.

À partir de là se forme progressivement ce qu’on appelle l’acquis. Cet acquis ne tombe pas du ciel. Il se construit dans les conditions concrètes d’existence : l’environnement familial, la sécurité matérielle, la stabilité affective, l’accès au langage, les habitudes du foyer, la qualité des liens, la place sociale, les ressources culturelles, les normes locales, les épreuves rencontrées, les soutiens reçus.

Or, dans les premières années de la vie, l’individu n’a pratiquement aucune prise sur ces conditions. Il ne choisit ni sa famille, ni son milieu social, ni le degré de sécurité physique ou affective dans lequel il grandit. Il dépend profondément d’un système déjà là : un entourage, une culture, une organisation matérielle du monde, une structure de rapports sociaux.

Autrement dit, l’acquis se forme très largement dans des conditions qui ne sont pas à l’initiative du sujet. Le développement d’un individu dépend donc à la fois de ce que permet son inné, et de la manière dont ses conditions de vie permettent — ou empêchent — la réalisation de ce potentiel.

C’est à partir de là qu’il devient possible de remettre en cause certaines visions trop simples du mérite. Car ce que devient une personne au fil du temps dépend d’une accumulation de capitaux très différents : capital affectif, capital matériel, capital culturel, capital social, capital symbolique, capital physique parfois, qui viennent tous donner plus ou moins de prise sur le monde. Une trajectoire humaine n’est donc jamais seulement le produit d’une volonté isolée.

Le vrai sujet : l’homme change-t-il vraiment ?

À partir de ce constat, une autre question apparaît.

Si l’être humain est si profondément conditionné par ses conditions d’existence, peut-on encore dire qu’il change ? Ou faut-il dire quelque chose de plus précis : qu’il s’adapte ?

La thèse défendue ici est la suivante :

L’homme ne se change pas directement. Il s’adapte. Ce qu’il peut parfois changer, en revanche, ce sont certaines de ses conditions de vie. Et c’est ensuite l’adaptation à ces nouvelles conditions qui, dans le temps, le transforme.

Cette distinction est essentielle.

Dire qu’un individu change peut laisser penser qu’il lui suffit de décider d’être autre pour le devenir. Comme si la transformation intérieure pouvait être immédiate, commandée, volontaire, presque mécanique. Comme si le sujet pouvait dire : « à partir d’aujourd’hui, je suis différent », et que cette parole suffisait à produire la métamorphose.

Mais ce n’est pas ainsi que fonctionne le vivant.

Changer ses conditions n’est pas encore changer soi-même

Un être humain peut prendre certaines décisions ponctuelles. Il peut commencer une activité physique. Il peut déménager. Il peut modifier ses horaires. Il peut changer de cercle social. Il peut quitter un travail destructeur. Il peut s’exposer davantage à la lumière. Il peut réorganiser son espace de vie. Il peut décider de lire plus, de sortir davantage, de ralentir, de s’entraîner, de se reposer, de rencontrer d’autres personnes.

Tout cela relève bien d’un changement — mais d’un changement de conditions, de pratiques, de cadre, de rythme, d’environnement.

En revanche, ce changement ponctuel n’entraîne pas instantanément une transformation de l’individu lui-même.

Faire du sport aujourd’hui ne signifie pas être aujourd’hui un autre corps. Commencer à lire ne signifie pas devenir immédiatement un autre esprit. Quitter un environnement stressant ne signifie pas retrouver instantanément un système nerveux apaisé. Changer de milieu social ne signifie pas adopter sur-le-champ de nouvelles dispositions.

Entre la modification d’une condition et la transformation du sujet, il y a un temps d’adaptation.

Et c’est précisément là que se situe le cœur du problème.

L’adaptation : un processus lent, situé, incarné

L’adaptation n’est pas un événement. C’est un processus.

Elle se déploie dans la durée. Elle dépend de la répétition, de l’exposition, de la maturation, des seuils de tolérance, de l’histoire antérieure, de la vulnérabilité propre à chacun, de la nature des sollicitations, de leur intensité, de leur fréquence, de leur cohérence.

Le corps ne se transforme pas par décret. Le psychisme non plus. Les habitudes, les émotions, les réflexes, les manières de percevoir, les façons d’entrer en relation, les capacités d’attention ou de récupération ne se reconfigurent pas instantanément.

Elles se réorganisent peu à peu, à mesure que le vivant rencontre de nouvelles conditions et apprend — ou subit — de nouvelles manières d’exister.

C’est pourquoi il est plus juste de dire qu’un individu s’adapte qu’il se change.

L’expression peut sembler plus modeste, mais elle décrit beaucoup mieux la réalité.

Le corps le montre particulièrement bien

Le corps est sans doute le lieu où cette vérité apparaît avec le plus d’évidence.

Si l’on commence un entraînement physique, le corps ne devient pas immédiatement plus fort, plus endurant ou plus stable. Il entre dans un processus d’adaptation. Les muscles, le système cardiovasculaire, le sommeil, la récupération, la coordination, l’énergie, la tolérance à l’effort, tout cela évolue progressivement.

La même chose vaut dans l’autre sens. Un environnement de stress chronique, de sédentarité, de bruit, d’hyperstimulation, de manque de repos ou d’insécurité affective produit lui aussi des adaptations. Le système nerveux se recalibre. Le corps développe des réponses. Il apprend certaines tensions. Il intériorise certains rythmes. Il se prépare à certains dangers, parfois même lorsque ceux-ci ne sont plus présents.

Autrement dit, le corps ne choisit pas librement ce qu’il devient. Il répond, il ajuste, il compense, il encaisse, il se reconfigure. Il s’adapte à ce qui lui est demandé, à ce à quoi il est exposé, à ce qu’il doit traverser.

Et l’esprit, loin d’être séparé du corps, suit en grande partie cette logique.

L’esprit s’adapte lui aussi

Nous aimons souvent croire que la vie psychique serait plus libre, plus immédiatement gouvernable. Pourtant, là aussi, les transformations les plus réelles passent par la durée.

Une nouvelle pratique intellectuelle modifie peu à peu la manière d’ordonner le monde. Un nouvel environnement social modifie peu à peu la manière de parler, de juger, de se comparer, de se projeter. Une relation sécurisante modifie peu à peu la manière d’aimer, de faire confiance, d’habiter le silence, de supporter l’incertitude. Une routine stable modifie peu à peu l’attention, la disponibilité intérieure, la qualité de présence.

Inversement, certaines conditions de vie peuvent produire des adaptations défensives : hypervigilance, inhibition, fatigue, repli, évitement, besoin de contrôle, difficulté à se concentrer, réduction du champ d’existence. Là encore, il ne s’agit pas toujours d’un choix conscient. Il s’agit souvent d’une manière pour l’organisme de tenir dans un cadre donné.

Ce que nous appelons parfois « personnalité » contient ainsi une part importante d’histoire incorporée.

Quelques expériences qui transforment par adaptation

Cette logique apparaît particulièrement bien dans certaines expériences de vie longues et intenses.

On pense d’abord au voyage au long cours, et plus particulièrement à certaines formes de pèlerinage, comme Compostelle. Beaucoup de personnes disent, au retour, que cette aventure les a transformées. Et il n’y a pas de raison de nier la vérité de ce vécu. Mais ce que cette formule désigne, le plus souvent, n’est pas une métamorphose soudaine du moi. C’est le fait d’avoir vécu, pendant des semaines ou des mois, dans un autre régime d’existence : marcher chaque jour, porter peu, rencontrer des inconnus, éprouver la fatigue, la solitude, la lenteur, le dépouillement, la répétition, parfois le silence. En changeant brutalement de cadre, puis en y demeurant assez longtemps, l’individu s’adapte à cette autre forme de vie. Et cette adaptation prolongée le transforme.

La même chose peut se produire dans la maladie, puis dans la guérison. Lorsqu’une personne traverse une maladie longue, ou une période de grande fragilité, elle est souvent contrainte de modifier son rythme, ses priorités, son rapport au corps, au repos, aux autres, à la performance, à la peur, au temps lui-même. Si cette situation dure, elle produit des adaptations. Puis, lorsque la guérison commence, d’autres adaptations encore peuvent apparaître. La personne a parfois le sentiment de se découvrir autrement, de se révéler à elle-même. Mais ce qui se joue est souvent plus concret : un autre mode d’existence s’est imposé, puis a été habité assez longtemps pour faire émerger d’autres dispositions, d’autres besoins, d’autres façons de sentir et de vivre.

On retrouve encore cela dans les relations durables. Une amitié profonde, un amour, une vie partagée, une présence constante, un soutien répété, ou au contraire une relation marquée par l’insécurité, peuvent transformer profondément un individu. Non pas en un jour, mais par exposition prolongée. À force d’être accueilli, écouté, soutenu, contrarié, blessé, rassuré ou attendu d’une certaine manière, on s’adapte. Peu à peu, on apprend d’autres réflexes, d’autres formes de confiance, d’autres prudences, d’autres élans. Là encore, ce que l’on appelle parfois transformation personnelle est souvent une adaptation lente à une relation devenue structurante.

Ces exemples ont un point commun : ils montrent que certaines expériences de vie ne nous transforment pas seulement parce qu’elles nous marquent psychologiquement, mais parce qu’elles modifient assez longtemps notre cadre d’existence pour que le corps, l’esprit, les habitudes et les attentes aient le temps de se réorganiser.

On peut décider du cadre, pas du résultat exact

C’est ici qu’apparaît le point le plus fort de cette thèse.

Même lorsqu’un individu modifie volontairement ses conditions de vie, il ne maîtrise pas exactement l’issue de l’adaptation qui suivra.

Il peut décider d’ouvrir davantage son logement à la lumière. Il peut choisir un travail plus calme. Il peut reprendre une vie plus physique, plus sociale, plus lente, ou au contraire plus stimulante. Il peut s’éloigner de certaines situations nocives. Il peut créer un nouveau cadre.

Mais il ne sait pas avec certitude, au moment où il fait ce changement, de quelle manière précise son corps, son système nerveux, son attention, ses émotions, ses désirs, sa fatigue ou son rapport au monde vont se réorganiser.

Il sait qu’un déplacement du cadre aura des conséquences. Il ne connaît pas parfaitement la forme que prendra l’adaptation.

C’est en cela que l’idée de « se changer soi-même » est trompeuse.

On peut parfois choisir des causes. On ne choisit pas directement tous leurs effets.

La volonté garde un rôle, mais un rôle limité

Cette thèse ne dit pas que l’être humain est totalement passif.

Il garde une part d’initiative. Il peut agir sur certains paramètres de son existence. Il peut quitter, commencer, interrompre, organiser, construire, protéger, chercher, tenter. Il peut créer des conditions plus favorables ou, au contraire, rester prisonnier de certaines contraintes.

Mais cette initiative ne doit pas être surestimée.

D’abord parce qu’elle est toujours située : nous n’agissons jamais depuis un point neutre. Nos possibilités réelles dépendent de nos ressources, de notre santé, de notre âge, de notre milieu, de nos obligations, de notre histoire, de notre degré d’autonomie.

Ensuite parce que, même lorsqu’une marge d’action existe, elle porte d’abord sur le cadre, bien plus que sur la transformation immédiate de soi.

La volonté peut déplacer certains éléments du monde vécu. L’adaptation, elle, fera ensuite son travail dans le temps.

Une autre manière de penser le changement

Dire que l’homme ne change pas, mais s’adapte, ne signifie donc pas qu’il n’évolue jamais.

Cela signifie quelque chose de plus précis :

  • l’évolution humaine est réelle ;
  • mais elle n’est pas instantanée ;
  • elle n’est pas directement commandée par la volonté ;
  • elle passe par l’exposition répétée à certaines conditions ;
  • elle dépend du temps, du corps, de l’histoire, du contexte ;
  • et son résultat exact demeure en partie imprévisible.

Sous cet angle, ce qu’on appelle habituellement « changement personnel » apparaît plutôt comme le nom simplifié d’un phénomène plus profond : une transformation lente, incarnée, située, déclenchée ou orientée par des modifications de conditions de vie.

Autrement dit, l’homme change, si l’on veut, mais il change par adaptation. Et si l’on veut être plus rigoureux encore, il faut dire ceci :

l’homme ne se change pas directement ; il modifie parfois certaines de ses conditions d’existence, puis il est transformé progressivement par l’adaptation à ce nouveau cadre.

Conséquence : une critique de l’individu tout-puissant

Cette manière de voir a une conséquence importante. Elle invite à se méfier des discours qui attribuent à l’individu une puissance excessive sur lui-même.

Les injonctions à « devenir une meilleure version de soi-même », à « se réinventer », à « décider qui l’on veut être », ou à « réussir par la seule force de sa volonté » reposent souvent sur une méconnaissance profonde de la manière dont se forment réellement les êtres humains.

Elles oublient que le vivant a une inertie. Qu’il a une mémoire. Qu’il a une histoire. Qu’il a besoin de temps. Qu’il dépend d’un milieu. Et que ce milieu pèse souvent bien plus lourd que les slogans de maîtrise de soi.

Penser en termes d’adaptation permet au contraire de retrouver une vision plus juste, plus concrète, plus incarnée de l’existence humaine.

Conclusion

L’être humain naît avec un inné, puis se forme à travers un acquis façonné par ses conditions d’existence. Comme il ne choisit pas ces conditions dans les premières années de sa vie, une part décisive de ce qu’il devient se construit avant même qu’il puisse exercer une véritable initiative.

Par la suite, il peut parfois modifier certaines dimensions de son cadre de vie. Mais il ne décide pas directement de ce qu’il devient. Entre le changement de condition et la transformation de l’individu, il y a toujours ce temps intermédiaire, décisif, irréductible : le temps de l’adaptation.

C’est pourquoi il est plus juste de dire que l’homme ne se change pas lui-même au sens fort. Il change indirectement, et souvent partiellement, en s’adaptant à des conditions qu’il subit d’abord, puis qu’il peut parfois réaménager.

La grande leçon de cette thèse est peut-être celle-ci :

nous ne nous fabriquons pas ex nihilo. Nous devenons ce que nos conditions de vie rendent peu à peu possible, et ce que notre organisme apprend, lentement, à habiter.

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